Le Plateau Mont-Royal remporte la palme du quartier le plus créatif au pays
Le Devoir
Baillargeon, Stéphane; Doyon, Frédérique
LES ACTUALITéS, vendredi 28 octobre 2005, p. a1
Le Devoir
Une enquête confirme la place prédominante de cinq quartiers montréalais parmi les plus «créatifs» au pays.
Une autre étude comparative internationale rappelle à quel point le Canada fait beaucoup moins d'efforts pour le financement de la culture que bien d'autres états.
On s'en doutait bien, avec les palmarès de branchitude qui circulent depuis quelques années, mais voilà, c'est maintenant officiel: le fameux Plateau Mont-Royal
remporte la palme du quartier le plus créatif au pays. Ce qui surprend davantage, c'est que la métropole québécoise réunit à elle seule cinq des
dix secteurs les plus densément peuplés d'artistes.
La firme Hill Strategies Recherche a mené cette enquête inédite qui arrive à ces conclusions flatteuses pour Montréal à partir de données
spéciales du recensement 2001 de Statistique Canada. «Je voulais savoir quels sont les quartiers où les artistes choisissent de vivre et qu'ils font vibrer», a expliqué
Kelly Hill, directeur de la firme ontarienne, en reconnaissant que les récentes thèses de Richard Florida, qui a élu Montréal comme ville créative,
l'avaient mis sur cette piste. D'après lui, aucune autre étude, ni canadienne ni internationale, ne prend les quartiers comme référence.
Grosso modo, le territoire montréalais s'étalant de l'avenue des Pins à la rue Van Horne, entre l'avenue du Parc et la rue Papineau, réunit les trois secteurs
(définis selon les codes postaux) où sont concentrés le plus grand nombre d'artistes. La zone championne court de l'avenue du Mont-Royal à la rue des Pins entre l'avenue
du Parc et la rue Saint-Denis. Ses 605 artistes représentent 8 % de sa population, un taux de créateurs plus de dix fois supérieur à la moyenne canadienne de 0,8 %.
Pourquoi les artistes ont-ils choisi de s'établir massivement sur le Plateau? Logement abordable, accès aux ressources (subventions, locaux), émulation... ?
C'est là une question d'ordre plus qualitatif que le chercheur souhaiterait aborder prochainement.
Viennent ensuite trois quartiers de Toronto, The Annex, la rue Queen Ouest et les environs du quartier Little Italy, qui comptent chacun un peu plus de 5 % d'artistes. Deux quartiers de Vancouver,
ex æquo avec Outremont et le secteur au sud du parc Lafontaine, complètent la liste des dix zones les plus créatives au pays.
Montréal, Toronto, Vancouver... Là encore, on ne s'étonne pas d'y trouver les foyers les plus créatifs. Après tout, l'Ontario compte le plus grand nombre
d'artistes en chiffres absolus et la Colombie-Britannique abrite la plus grande concentration d'esthètes au prorata de sa population (1,1 %) alors que ce taux ne dépasse pas 1 %
dans toutes les autres provinces du pays.
Hors des centres urbains, point de salut artistique? Nenni. C'est peut-être là que l'étude se démarque. «J'ai été agréablement surpris de voir
que le Nunavut est la région rurale la plus créative», a commenté M. Hill. Dans la région de l'île de Baffin (Iqaluit, Cape Corset, etc.), les artistes représentent
3,4 % de la population, plus de quatre fois la moyenne canadienne.
L'étude portait sur neuf professions artistiques (acteurs, artisans, danseurs, musiciens et chanteurs, artistes en arts visuels, auteurs, réalisateurs et chorégraphes,
compositeurs et autres artistes du spectacle), présentés comme une approximation raisonnable, bien que pas tout à fait fidèle, des emplois de ce secteur.
Pauvre, pauvre Canada
Pourtant, le Canada est loin d'être un paradis des arts et de la culture, si on se fie à une autre enquête dont Le Devoir a obtenu copie. Le Conseil des arts du Canada (CAC) est
largement sous-financé par rapport à ses organismes frères à travers le monde. La comparaison s'avère particulièrement désavantageuse
avec les composantes de la Grande-Bretagne, d'où provient le modèle de cet organisme indépendant de distribution des subventions. Le CAC alloue 4,73 $ par Canadien tandis que l'
Arts Council England
(24 $) et le Scottish Arts Council (22 $) accordent chacun environ cinq fois plus d'argent par habitant. Fait à noter, en Angleterre et en écosse comme au Pays de Galles
(19 $ par habitant), soit dans ces régions perçues comme étant les plus néolibérales d'Europe, les conseils se financent en partie par les revenus de la loterie
nationale alors qu'ici, Loto-Québec n'intervient que très peu en matières artistiques.
L'Australie (6,91 $ par habitant) et la Nouvelle-Zélande (7,01 $) font elles aussi plus d'efforts que le Canada. Seuls les états-Unis, avec leur National Endowment for the Arts,
arrivent loin derrière avec un dixième des sommes canadiennes (0,51 $), ce qui n'empêche évidemment pas la culture américaine, sous perfusion du secteur
privé, de dominer dans le monde.
Ces autres données se retrouvent dans l'étude comparative du financement des arts dans divers pays, un document du CAC. Le document d'une dizaine de pages a été
préparé par Claire McCaughey, gestionnaire de recherche au CAC. La chercheuse a utilisé des statistiques de 2003 et 2004 converties en dollars canadiens.
Avec cette enquête, le CAC ne cache pas sa volonté de prouver son besoin pressant de nouveaux fonds. La présidente de l'organisme, l'ex-danseuse étoile Karen Kain,
répétait la demande de hausse des budgets dans le dernier rapport annuel du CAC. Plus tôt cette semaine, une coalition pancanadienne manifestait à Ottawa pour faire culbuter
l'enveloppe annuelle du CAC, qui oscille maintenant autour de 150 millions. La ministre du Patrimoine canadien, Liza Frulla elle-même, promet de s'attaquer à ce problème
en priorité.
Cette étude comparative montre aussi que les pays sans conseil des arts se comportent en général beaucoup plus généreusement que le Canada.
La Norvège consacre aux arts 28,38 $ par habitant, et le Danemark, 19,39 $.
L'enquête établit de troublants rapports entre la population d'un pays et son niveau de subventions. Le budget du conseil de la petite Irlande (quatre millions d'habitants) totalise
72 millions de dollars; celui de l'écosse (cinq millions d'habitants), 114 millions; celui du Danemark (5,4 millions d'habitants) équivaut exactement à celui du Canada
(150 millions), pourtant six fois plus populeux (33 millions d'habitants).
Finalement, l'étude établit bien que les dépenses des autres ordres de gouvernement (provincial et municipal) ne compensent pas la faiblesse relative des enveloppes
fédérales. Le total de tous les efforts canadiens en matière de culture s'élève à 7,3 milliards alors que les mêmes dépenses publiques
additionnées atteignent la barre des trois milliards en Autriche, un petit pays confédéré de neuf états et d'à peine huit millions d'habitants.
En fait, peu importe le point de référence, le Canada sort presque toujours perdant de cet exercice international. Les petits Pays-Bas consacrent tout près de 700 millions
aux arts de la scène comparativement à 402,8 millions ici même. La très riche et plus populeuse Allemagne (82 millions d'habitants) consacre près de quatre
milliards, soit dix fois plus que le Canada, à ce seul secteur comprenant la musique, le théâtre, l'opéra et la danse.
Les enveloppes particulières remises aux organismes ne souffrent pas plus la confrontation. La Royal Shakespeare Company reçoit 32 millions de l'Arts Council England alors que le Festival
de Stratford reçoit 753 000 $ du CAC. Le ministère français de la Culture verse 114 millions par année à l'Opéra de Paris, l'équivalent des trois quarts de tous
les budgets du Conseil des arts du Canada...
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